Cahier I · Le Go-To-Market

« Notre produit est bon. Le marché ne suit pas. »

C'est la phrase qui ouvre la plupart des missions. Elle est prononcée par des dirigeants sérieux, dans des entreprises solides, et elle est presque toujours exacte dans ses deux membres.

Le produit est bon. Les clients qui l'ont adopté le renouvellent. La qualité n'est pas en cause, le service non plus, les équipes sont compétentes et engagées. Et pourtant la trajectoire s'est aplatie, les cycles se sont allongés, les remises se sont installées, et le comité n'a pas de réponse — parce qu'il a déjà éliminé toutes celles qui viennent à l'esprit.

La qualité n'est pas en cause, le service non plus, les équipes sont compétentes et engagées.

Trois variantes de la même phrase, entendues telles quelles :

« Nos clients sont satisfaits. Nos prospects ne le deviennent pas. » « On perd contre des concurrents qui sont moins bons que nous. » « Chaque affaire se gagne au prix, alors qu'on ne devrait pas se battre là-dessus. »

Ces trois constats n'ont pas l'air d'avoir un rapport. Ils ont le même.

Ce que le comité a déjà éliminé

Avant d'appeler quelqu'un, le comité a fait le tour. Le produit : audité, comparé, il tient. Les équipes : renforcées, formées, parfois renouvelées. Le marketing : refondu, site refait, campagnes lancées, agence changée. Le prix : étudié, benchmarké, jugé cohérent.

Chaque hypothèse a été testée. Chacune s'est révélée juste. Et l'entreprise ne décolle pas.

C'est à ce moment-là qu'apparaît l'explication de repli, et elle est toujours la même : le marché est difficile. Elle a l'avantage d'être vraie — le marché est difficile — et l'inconvénient de n'ouvrir sur rien. Une entreprise ne peut pas décider que son marché soit plus facile.

Une entreprise ne peut pas décider que son marché soit plus facile.

L'hypothèse qui n'a pas été testée

Toutes les hypothèses éliminées ont un point commun que personne ne remarque : elles portent sur ce que l'entreprise fait.

Aucune ne porte sur ce que le marché comprend.

Ce n'est pas la même question. Une entreprise peut être excellente et illisible. Elle peut faire tout ce qu'elle dit et n'être comprise sur rien. Elle peut avoir raison, avoir les moyens, avoir les équipes — et se heurter à un marché qui, faute d'avoir compris ce qu'elle propose, la traite comme les autres.

Une entreprise peut être excellente et illisible.

Un prospect ne compare pas des produits. Il ne peut pas : il n'y a pas accès. Il compare ce qu'il a compris des produits. Et ce qu'il a compris de vous, il ne l'a pas construit avec votre plaquette. Il l'a construit avec vos prix, vos segments, vos canaux — c'est-à-dire avec vos décisions.

Les trois phrases du début deviennent alors une seule. Vos clients sont satisfaits parce qu'ils ont fini par comprendre ; vos prospects ne le deviennent pas parce qu'ils n'ont pas eu le temps. Vous perdez contre des concurrents moins bons parce que « moins bon » est un jugement que vous portez et que le marché n'a aucun moyen de vérifier. Et tout se joue au prix parce que le prix est la seule chose qui reste quand rien d'autre n'a été compris.

Là où il faut chercher

La plupart des méthodes vous renverraient à vos données : votre CRM, votre pipeline, vos tableaux de bord. Ce cahier le fera aussi, en partie — ces chiffres ont des choses à dire qu'on ne leur fait pas dire.

Mais l'essentiel n'y est pas, et c'est le point de départ de tout le reste. Ce que le marché comprend de vous ne se trouve pas dans vos systèmes. Il se trouve dehors : dans ce que votre prix affiché donne à lire, dans ce que vos concurrents montrent à côté de vous, dans ce qui se dit de vous quand vous n'êtes pas dans la pièce. Vos données vous disent ce que vous faites. Elles ne vous disent pas ce qui est compris. Et l'écart entre les deux est exactement ce que vous cherchez depuis le début de ce chapitre.

La question n'est pas « que faisons-nous de mal ? » — vous ne faites probablement rien de mal. La question est : que comprend le marché quand nous ne lui parlons pas ?

Ce que ce cahier propose

Pas une méthode de croissance. Pas une refonte de votre marketing. Pas un plan. Une hypothèse, et de quoi la tester.

L'hypothèse : chaque décision de Go-To-Market produit deux effets, et vous n'en mesurez qu'un. Le premier — elle convertit ou non — occupe la totalité de vos tableaux de bord. Le second — elle dit quelque chose, et ce quelque chose est lu — n'apparaît nulle part. Ce n'est pas un oubli. C'est une variable qui n'a jamais été portée au dossier, dans aucune entreprise, parce qu'aucun instrument ne la produit.

Cette hypothèse n'est pas neuve. Elle a cinquante-six ans et un prix Nobel. Elle n'a simplement jamais été appliquée au Go-To-Market des entreprises de votre taille.

Ce que vous n'y trouverez pas

Un retour sur investissement chiffré : il n'existe pas, et le chapitre 9 dit pourquoi — ce n'est pas une réserve, c'est un résultat.

Une garantie : un Go-To-Market parfaitement lisible n'a pas empêché une entreprise bretonne de perdre un marché de l'État en 2013, et ce cahier le raconte plutôt que de l'omettre.

Une recette : la mesure ne décide pas à votre place. Elle rend au comité un arbitrage qui lui avait échappé. C'est moins que ce qu'on vous promet d'habitude, et c'est la seule chose qui manquait.

Un mot sur la méthode de ce cahier

Vous ne trouverez pas ici une collection d'exemples. Vous trouverez surtout une entreprise, suivie sur près de trente ans.

C'est un choix, et il mérite d'être expliqué. Le mécanisme central de ce cahier — une décision qui émet aujourd'hui produit ses effets des années plus tard — ne se démontre pas avec dix entreprises observées chacune sur douze mois. Il se démontre avec une entreprise dont on peut suivre les décisions et leurs conséquences sur trois décennies. Armor-Lux, fabricant textile breton, joue ce rôle. D'autres cas — Le Slip Français, Michel et Augustin, SergeFerrari — apparaissent là où ils éclairent un point précis. Mais le fil, c'est Armor-Lux, parce qu'un cycle long a besoin d'un sujet long.

Comment lire

Neuf chapitres. Le 2 pose la définition — elle est nécessaire, aucune de celles qui circulent ne convient à une entreprise établie. Le 3 pose la thèse : c'est le cœur, et tout le reste en découle. Les chapitres 4, 5 et 6 prennent une à une les trois décisions qui émettent le plus fort — le prix, le segment, le canal. Le 7 explique pourquoi votre comité, composé de gens intelligents, n'a pas vu ce que vous verrez aux chapitres précédents. Le 8 donne l'instrument. Le 9 conclut, et ouvre.

Si vous ne devez en lire qu'un, lisez le 3.

Votre produit est bon. Cette question est réglée, et elle n'a jamais été le sujet. La vôtre est ailleurs — et ce cahier n'en pose qu'une : que comprend votre marché quand vous ne lui parlez pas ?

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