Cahier I · Le Go-To-Market

Le segment que vous refusez

« Je ne peux pas me permettre de refuser du chiffre d'affaires. »

C'est la phrase que ce chapitre doit traverser. Elle est prononcée dans tous les comités de direction, elle est prononcée avec raison, et elle est fausse — non parce que le renoncement serait un luxe accessible, mais parce que la question ne se pose pas dans ces termes. Vous refusez déjà. La seule chose que vous n'ayez pas encore décidée, c'est si vous le faites exprès.

Pourquoi un refus émet plus fort qu'une adhésion

Le chapitre 3 a établi que toute décision de Go-To-Market est lue. Il n'a pas dit qu'elles sont lues avec la même force. Elles ne le sont pas, et l'écart obéit à une règle précise.

Retour au Nobel 2001 — mais cette fois sur Spence. Ce qu'il analyse, c'est le signalling : les actions coûteuses par lesquelles l'acteur le mieux informé se rend crédible auprès de celui qui l'est moins. Le mot décisif est coûteuses. Un signal gratuit ne signale rien, parce que n'importe qui l'émettrait. C'est le coût qui fait la crédibilité — pas le contenu.

Appliquez la règle à votre Go-To-Market. Déclarer que vous êtes premium ne coûte rien : la phrase est disponible en libre-service, vos concurrents l'utilisent, et le marché le sait. Servir un segment ne coûte rien non plus, et surtout ne prouve rien : on sert un segment par stratégie, mais aussi par héritage, par opportunité, par inertie. Un client dans votre portefeuille n'est pas une décision — c'est parfois juste un client qui est venu.

Refuser coûte. Toujours, immédiatement, et de façon mesurable : c'est une commande qui ne rentre pas. C'est pourquoi le refus est le seul énoncé de tout votre Go-To-Market que le marché ne peut pas soupçonner d'être gratuit. Il est le plus cher, donc le plus lu, donc le plus cru.

Un comité de direction qui cherche à se différencier travaille son discours. Le discours est gratuit. C'est la raison exacte pour laquelle il ne fonctionne pas.

1998, vu de l'autre côté

Le chapitre 3 a raconté ce qu'Armor-Lux avait choisi : le vêtement professionnel, segment institutionnel moins exposé à la concurrence asiatique, premiers contrats en 1998, La Poste en 2004. Regardons ce que la décision a refusé.

Une maison de bonneterie bretonne qui possède la marinière détient un actif de patrimoine — une image, un récit, un territoire. La trajectoire évidente était de l'exploiter : monter en gamme, jouer l'héritage, tenir la distance avec l'industrie. Entrer sur les uniformes de postiers, c'est renoncer à cette lecture-là. C'est accepter que votre vêtement le plus porté en France ne soit pas votre marinière.

Ce renoncement a coûté. Il a aussi émis — et il a émis exactement ce qu'aucune campagne n'aurait pu faire croire : que cette entreprise est un industriel, capable de volumes, de logistique et de tenue sur plusieurs années. Le ministère de l'Intérieur en 2008 pour les uniformes de la police nationale, la SNCF qui rhabille ses agents à partir de 2014, une cinquantaine de clients institutionnels aujourd'hui, près de 500 000 personnes équipées chaque année. Le vêtement professionnel, entré comme une bouée de sauvetage industrielle, pèse désormais près de la moitié du groupe.

Le paradoxe est instructif : c'est en refusant d'être uniquement une marque que cette entreprise s'est construit une marque. Le Cahier II y reviendra.

Vous refusez déjà

Voici la démonstration que la phrase d'ouverture ne survit pas.

Ouvrez votre pipeline. Prenez le taux de transformation par segment. Vous trouverez un segment à 35 ou 40 %, et un segment à 8 %. Sur le second, vos équipes consacrent le même temps, produisent les mêmes propositions, engagent les mêmes avant-ventes — et perdent neuf fois sur dix. Ce segment n'est pas servi. Il est refusé par attrition : lentement, chèrement, sans décision, et sans que personne l'écrive.

Le coût est déjà payé. Ce qui n'est pas encaissé, c'est le signal. Un refus par attrition émet un message — mais le pire de tous : cette entreprise essaie et n'y arrive pas. Un refus décidé émet le contraire : cette entreprise sait où elle est bonne. Même sortie de trésorerie. Deux énoncés opposés.

C'est le seul endroit de ce cahier où le bénéfice ne demande aucun investissement. Vous ne dépensez pas un euro de plus. Vous cessez d'acheter le mauvais message avec de l'argent que vous dépensez déjà.

Le signal ne voyage pas toujours

Il y a une autre façon de se tromper de segment, et elle est plus douloureuse, parce qu'elle frappe au moment où l'on croit réussir.

En janvier 2016, Michel et Augustin réussit un coup que toute PME française rêve de réussir : après des tests concluants dans 25 puis 415 magasins, ses biscuits sont référencés à l'échelle nationale dans plus de 7 600 cafés Starbucks aux États-Unis. La campagne qui a décroché l'accord devient le cas d'école le plus cité de l'entrepreneuriat français de la décennie. L'entreprise affiche un objectif de 10 millions d'euros de chiffre d'affaires américain à l'horizon 2020. Le canal est parfait : des milliers de points de vente, des dizaines de millions de clients chaque mois, le produit physiquement posé sur le comptoir.

Dès la fin de 2016, le déploiement national est réduit à une implantation régionale. La raison officiellement avancée par l'entreprise : sa notoriété était insuffisante pour générer la rotation attendue en magasin. Michel et Augustin n'a jamais communiqué le chiffre d'affaires effectivement réalisé aux États-Unis — les comptes ne le ventilent pas par pays, et aucune estimation sérieuse n'est possible. Ce qui est certain, c'est que l'objectif de 2020 ne sera jamais atteint, et que dès 2017 l'un des fondateurs rentre en France.

Regardez ce qui s'est passé, parce que c'est contre-intuitif. Le produit était là. Le canal était là. Ce qui manquait, c'est ce que le chapitre 3 a nommé : l'émission. En France, « Michel et Augustin » dit quelque chose — un récit, un ton, un savoir-faire, tout un premium que le consommateur reconstitue en une seconde. Aux États-Unis, le même biscuit sur le même comptoir ne dit rien, parce que le marché n'a pas les clés du récit. Le signal n'a pas voyagé. Le client américain ne voyait pas un produit premium mal distribué : il voyait un biscuit qu'il ne connaissait pas, à côté d'autres qu'il connaissait.

Starbucks avait ouvert la porte ; le marché n'a pas créé la demande. C'est la démonstration la plus nette qui soit d'un principe que tout ce cahier suppose : un canal est un amplificateur, pas un créateur d'attractivité. Il porte plus loin ce qui est déjà compris ; il ne fait pas comprendre ce qui ne l'est pas. Placé devant des millions de clients, un signal illisible reste illisible — simplement, il l'est à plus grande échelle.

C'est la limite exacte du segment vu comme émission. Choisir un segment, ce n'est pas seulement décider à qui l'on s'adresse — c'est vérifier que ce segment sait lire ce que l'on émet. Armor-Lux a mis six ans à faire comprendre à La Poste ce qu'elle était, mais elle parlait à un marché qui avait les clés. Michel et Augustin a eu la distribution immédiatement, et n'a jamais eu la compréhension, parce que le marché visé ne les avait pas.

Être sur le comptoir n'est pas être compris. La distribution transporte le produit ; elle ne transporte pas le sens.

La démarche

Ce que vous venez de faire en ouvrant votre pipeline, c'est de la réflexion sur vos données. Vos taux de transformation vous appartiennent ; ils vous apprennent ce que vous refusez sans le savoir. C'est le point de départ, pas la mesure. Ce que la démarche GTM NEXUS 360® observe ensuite, c'est la trace publique de ce refus — quels segments votre site adresse, à qui vous parlez et à qui vous ne parlez pas. Le ciblage — l'effort est-il concentré là où est la valeur ? — est l'un des six composants du levier Go-To-Market du modèle, et il se lit d'abord dehors : une entreprise qui « sert tout le monde » n'est pas perçue comme généraliste, elle est perçue comme illisible.

La borne : 2013

Un renoncement n'est un signal que si le marché achète encore ce dont il parle.

En 2008, Armor-Lux remporte le marché d'habillement de la police nationale. C'est l'aboutissement de dix ans d'émission : une entreprise qui a dit, contrat après contrat, qu'elle était un industriel textile français capable de tenir un marché public. Le signal est cohérent, coûteux, lu.

En mai 2013, elle le perd. Le marché va à Ineo, filiale de GDF-Suez, et le ministère a remplacé l'appel d'offres sous pli fermé par un dialogue compétitif conduit avec l'assistance d'un cabinet de conseil. Armor-Lux conteste la procédure en référé. Le recours est rejeté. Une quarantaine de contrats à durée déterminée ne sont pas reconduits et un entrepôt de trois millions d'euros est annulé.

La raison est dans la réponse du ministère, et elle est glaçante de netteté. Ce marché, écrit-il, ne consiste pas seulement à fournir des vêtements : il comporte une dimension de prestation de service, permettant aux policiers de commander leurs effets auprès d'un prestataire. Le choix, ajoute-t-il, obéit à une réglementation qui interdit de favoriser un candidat en raison de son implantation géographique.

Deux phrases, deux verdicts. L'objet de l'achat avait changé — l'acheteur ne cherchait plus un fabricant, il cherchait un opérateur de service, et le lauréat fut une société de services aux entreprises, associée à deux PME de confection. Et l'émission la plus coûteuse d'Armor-Lux était irrecevable : quinze ans de production française, juridiquement inopposables comme critère.

Armor-Lux n'a pas perdu sur le prix, ni sur la qualité, ni sur la réputation. Elle a perdu parce que le segment dans lequel elle croyait être avait cessé d'exister — et que personne, à l'intérieur, ne l'avait vu se redéfinir.

C'est la limite exacte de tout ce cahier. Un signal cohérent, coûteux et bien lu ne vous protège de rien si l'acheteur a changé ce qu'il achète. Émettre juste ne dispense pas de regarder si la question a bougé.

Le segment dit à qui vous vous adressez. Il ne dit pas où l'on vous rencontre.

Sources du chapitre

  1. Spence, M., « Job Market Signaling », The Quarterly Journal of Economics, 87(3), 1973, p. 355-374 ; communiqué Nobel du 10 octobre 2001.
  2. Armor-Lux — ministère de l'Intérieur / police nationale (marché détenu à partir de 2008), SNCF (rhabillage des agents à partir de 2014) : presse économique et professionnelle.
  3. Michel et Augustin — référencement Starbucks (janvier 2016, plus de 7 600 cafés, après tests dans 25 puis 415 magasins), objectif affiché de 10 M€ à 2020, réduction à une implantation régionale fin 2016 (notoriété insuffisante pour la rotation en magasin), retour d'un fondateur en France en 2017 : LSA, Le Quotidien des Entreprises, presse économique. Le chiffre d'affaires réalisé aux États-Unis n'a jamais été communiqué et n'est pas estimable — aucun montant n'est avancé.
  4. Perte du marché de la police nationale (2013) : questions écrites n° 37503 et 37504, Assemblée nationale, XIVe législature, et réponses ministérielles.

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